Genèse et création du groupe

                     

    Il est une fois "C’est des Canailles !", groupe vocal qui depuis 1994 porte dans son répertoire un patrimoine international de chants de lutte et de résistance. Il a fait sien le mot de celui qui fut à l’origine de sa fondation, Marcel Deprez (1920-2007) : « L'homme existe par sa protestation solidaire contre toutes les oppressions. Il sait qu'aujourd'hui ce n'est plus seulement contre les territoires que l'oppression s'exprime mais surtout contre les consciences, contre les intelligences. La résistance a sans doute changé d'objet, elle n'a pas changé de nature. Elle est facteur de vie, parce qu'elle s'oppose à tout ce qui menace le minimum de dignité nécessaire à la vie des hommes. Elle est comportement actif et volontaire. Elle est de tous les temps, elle est de tous les hommes. »       

 

  

    Or, en 2007, le groupe "C’est des Canailles !"

crée le projet Récit des Mystères inspiré du

Mistero Buffo de Dario Fo qui fut transposé

en 1972 en Belgique par "La Nouvelle Scène

Internationale". Outre des créations originales,

"Récit des Mystères" est, comme sa source

d’inspiration, truffé de chants qui prennent leur

origine dans la tradition du chant populaire et

social italien.

 

Il n’en faudra pas moins pour que certains membres du groupe vocal, eux-mêmes enfants de l’émigration, soient piqués au vif du désir de transmettre dans la langue d’origine, l’enthousiasme et le souffle de résistance de toute cette tradition qui s’étend sur plus de 150 ans.

 

                     C’est ainsi qu’est né "Canti All’Arrabbiata".

 

Tout d'abord un Duo avec Daniel et Vanni, tous les deux italiens d'origine.

Ils rassemblent une série de chansons et se prennent au jeu, l'un à la guitare et aux arrangements, l'autre à la voix et aux traductions faisant débats autour de la chanson traditionelle et de la culture populaire

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Ils sont ensuite rejoints par Jamil, qui lie les textes et les met en âme, qui chante aussi et joue de divers instruments et percussions.

 

                                  Le chant social

 

     Qui mieux que Sergio Pivato[1] peut rendre compte du cadre d’élaboration qui est en cours dans le répertoire des « Canti All’Arrabbiata » :

 

     « Dans une des scènes les plus suggestives d’Amarcord,

film inoubliable de Federico Fellini, la nuit qui suit la

visite d’un chef de bande fasciste dans une petite ville de

province, retentissent du clocher d’une église les notes de

l’Internationale. Les chemises noires, irritées par le son de

l’hymne "subversif", se mettent à tirer en direction du clocher

jusqu’à ce qu’ils touchent et fassent tomber le phonographe

d’où provenait la musique. Dans la scène fellinienne,

métaphore de la privation de liberté, ce n’est pas un hasard

si c’est L’Internationale qu’on entend, air duquel, avant

l’avènement du fascisme, se reconnaissaient ceux qui

identifiaient leurs idéaux avec ceux de la démocratie et du progrès.

 

     Heureux choix que celui de Fellini, parce que le chant constitue une des formes les plus significatives de la représentation émotive et symbolique du politique. Témoignage d’adhésion à un idéal, expression d’une foi politique, modalité qui confirme et exalte le sentiment d’appartenance et de communion à un groupe : ce sont là quelques-unes des motivations qui ont accompagné l’évolution du chant social. Son début coïncide avec la naissance même de la politique moderne, c'est-à-dire la Révolution française. A partir de cet événement, le politique se dote d’un bagage de pratiques, symboles, rites. Et le chant constitue une des manifestations les plus significatives de partage d’un credo politique. D’abord au travers du Risorgimento[2], dans la naissance et le développement du mouvement ouvrier et syndical ensuite, prend forme un corpus de chants destinés à représenter le répertoire sonore de ceux qui se reconnaissent dans les principes de Mazzini, de Garibaldi ou, plus tard, dans ceux du socialisme, de l’anarchisme et du communisme.

 

     La Grande Guerre constitue une autre occasion qui enrichit le patrimoine des chants : non seulement ceux qui exaltent le sens de la nation, mais aussi ceux qui sont destinés à accompagner – jusqu’à nos jours – les aspirations des pacifistes. […]

 

     Durant le vingtennat fasciste, le chant social, mis hors la loi, a pourtant une circulation clandestine dans les réunions secrètes des opposants au régime mussolinien, ou dans les réunions des exilés antifascistes. Ou encore, pour retentir de façon provocatoire comme dans la scène d’Amarcord. Mais cette tradition réaffleure après la chute du régime fasciste pour se lier avec le chant généré par la Résistance. Dans le second après-guerre, Fiscia il vento et L’Internationale, Bella Ciao et Bandiera Rossa retentissent nouvellement dans les places pour saluer le retour de la liberté et de la démocratie.

À l’exception d’une brève parenthèse dans les années d’après-guerre, le chant social traverse une période de léthargie durant toutes les années cinquante, jusqu’à la première moitié des années soixante, pour réapparaître dans les années de la contestation soixante-huitarde et accompagner la révolte de la « baby boom Generation ». La redécouverte des valeurs de la Résistance dans les années de la révolte des jeunes accompagne non seulement la nouvelle proposition d’un ancien répertoire, mais produit aussi une nouvelle saison pour le chant social : les chants des mondines ou les hymnes partisans sont chantés en même temps que des airs qui donnent voix au malaise d’une génération qui découvre le politique. Et qui, probablement comme jamais auparavant, confie au chant le devoir d’amplifier les motifs de protestation.

 

     Les années soixante-huit, et leurs répercussions sur les années septante, représentent l’ultime saison du chant social. Mais en ces années, on rencontre une singulière "contamination" : l’inspiration originaire se transfère aux guitares et aux voix des jeunes la reprenant au travers des instruments d’une nouvelle génération d’auteurs-compositeurs qui met à jour des thèmes et contenus qui étaient propres à ce type de chant. Bob Dylan et Joan Baez donnent voix à une protestation dans laquelle confluent les mêmes thématiques qui, un siècle auparavant, avait accompagné les luttes du mouvement ouvrier : la solidarité, la justice, les droits piétinés des minorités, l’invocation de la paix.

 

     Avec la "crise du politique", à partir des années quatre-vingt, le bagage et les instruments (chants sociaux compris) d’une saison qui avait élu le politique comme primat sont remisés "au grenier". […]

A l’aube du troisième millénaire, après un sommeil qui a duré au moins une vingtaine d’années, le politique est revenu sur la place publique. Dans les manifestations qui à l’époque de la globalisation voient les jeunes se rassembler de nouveau, le chant social est de retour. […]

 

     Considérer le répertoire des chants sociaux exclusivement comme un "corpus" de vers et musique, même si c’est correct, est toutefois limitant. Le chant social scande le développement du politique, il en souligne les événements principaux, il en accompagne l’évolution. C’est, en définitive, un des signaux les plus significatifs de la participation des gens du commun (le "chœur") au politique. En bref, le chant constitue un "document" utile pour comprendre l’histoire. Un document particulier, certes, parce que, grâce à son bagage le plus significatif, la musique, il est chargé de significations que d’autres documents traditionnels utilisés par l’historien ne possèdent pas toujours. Un document, en somme, qui ne révèle pas tant ou pas seulement les aspects doctrinaires du politique, mais aussi ceux qui sont le plus liés à la participation émotionnelle et sentimentale. […]

 

     La littérature sur le chant social est vaste. Les premiers recueils, au travers des chansonniers ou des feuillets volants, débutent dans les années entre la fin du 19ème s. et le début du 20ème s. A partir des années soixante, grâce surtout à la constitution d’un groupe de chercheurs qui travaille au sein d’abord du Nuovo canzoniere italiano e ensuite de l’Institut Ernesto De Martino, débute le recueil systématique et scientifique du vaste patrimoine des chants sociaux. Prend en même temps départ un débat sur la fonction et sur l’importance de ce répertoire, un débat qui devient d’autant plus vif et fécond au fur et à mesure que la culture populaire est réévaluée comme culture "haute". Dans ce contexte, la terminologie devient objet de polémiques. Initialement définis chants politiques et sociaux, beaucoup de ces chants sont ensuite identifiés comme "chants sociaux". C’est là, par exemple, la définition qu’en donne Gianni Bosio : « Les chants de protestation, de dénonciation, d’affirmation politique et idéologique, de résistance, d’opposition de la période de l’Unité [italienne] […] à aujourd’hui, qu’ils soient spécifiques ou fonction des intérêts des classes laborieuses, sont définis, par commodité, chants sociaux »[3]. Cette définition apparaît tant dans le titre du premier recueil ordonné au début des années soixante par Roberto Leydi[4], que dans la plus récente proposition de Cesare Bermani[5].

 

 

[1] S. Pivato, Bella Ciao, canto e politica nella storia d’Italia, Rome-Bari, Laterza, 2005. Traduction, Vanni Della Giustina

[2] Le Risorgimento (mot italien signifiant « renaissance » ou en français « résurrection ») est la période de l’histoire de l'Italie dans la seconde

    moitié du XIXe siècle au terme de laquelle la péninsule italienne s’unifie en tant que nation.

[3] G. Bosio, L'intellettuale rovesciato, Edizioni Bella Ciao, Milano 1975, p. 53.

[4] R. Leydi, Canti sociali italiani, vol. I: Canti giacobini repubblicani, antirisorgimentali, di protesta postunitaria, contro la guerra e il servizio

    militare, Edizioni Avanti!, Milano 1963.

[5] C. Bermani, «Guerra guerra ai palazzi e alle chiese». Saggi sul canto so­ciale, Odradek, Roma 2003.

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